Remode toi ! #épisode 1 La Textilerie

Mettre fin au cauchemar de l’industrie textile par la diffusion d’alternatives concrètes : c’est l’objectif de “Remode toi !”. Nous vous proposons une série d’entretiens avec des acteurs qui recyclent, réparent, réutilisent, revendent, révolutionnent et renouvellent notre rapport à la mode. Se remoder, c’est repenser la place du vêtement dans nos sociétés, c’est utiliser les ODD comme des outils de transformation vers un monde durable et désirable d’ici à 2030. C’est ce qu’on vous propose de découvrir avec notre premier épisode en compagnie de Elsa Monségur, co-fondatrice de la Textilerie.

Co-construite par de deux passionnées de la mode, la Textilerie propose une autre manière d’appréhender la matière textile. Ce lieu recherche l’efficience maximale de l’utilisation des ressources par l’interconnexion de ses activités : un tri des textiles usagés en amont provenant de dons pour in fine approvisionner la boutique en vêtements bas prix, les utiliser pendant les cours de couture et/ou les redistribuer à des ateliers de couture et des associations. Cette efficacité est rendue possible grâce à la diversité d’acteurs, auxquels la Textilerie s’associe, qui portent une attention particulière aux personnes vulnérables : créations de couturiers en réinsertion professionnelle, dons de vêtements à des associations caritatives. Ces partenariats directs avec des structures du 10e arrondissement favorisent le circuit court et permet des synergies sur un même territoire.  La transmission des connaissances et des savoir-faire est également une ressource sur laquelle l’association s’appuie pour faciliter les conduites du changement : ateliers de sensibilisation auprès des plus jeunes, programme de création d’une collection à partir de vêtements de seconde par des citoyens, cours de couture… 

C’est dans cette dynamique que les objectifs de développement durable peuvent aider à construire une transition durable et encouragent à aller plus loin en matière de bonne gouvernance, de transparence et d’intégration des critères sociétaux et environnementaux. En créant des partenariats pour faire du lien entre consommation responsable et insertion professionnelle, en sensibilisant sur les pratiques durables pour les consommateurs, en participant à une meilleur gestion de l’eau, en formant sur la création, etc : la Textilerie agit sur les interrelations entre les ODD et soutient les citoyens qui souhaitent s’engager dans la transformation de leurs modes de vie.

 

Bonjour Elsa et merci de nous accueillir dans la Textilerie.  Pour commencer l’interview, peux-tu nous expliquer quel est le projet de la Textilerie et quelles sont vos activités ?

Bonjour, l’idée de la Textilerie est de rassembler différentes activités autour du textile éco-responsable dans une logique de filière courte et circulaire. Pour être schématique, on a trois activités :

  • une boutique où l’on propose des matières premières : des tissus en coton biologique certifiés GOTS, des fournitures de mercerie avec une traçabilité, et des créations qui ont été faites à partir de tissus en coton bio ou de tissus de récupération dans des conditions connues par des créateurs, en général pas très loin d’ici à l’Ile Saint-Denis. 
  • un atelier de couture pour transmettre des compétences, des savoirs-faire, mais également mettre à disposition du matériel pour que les gens puissent apprendre à fabriquer, à réparer et à transformer leurs vêtements eux-mêmes.
  • une activité de recyclerie textile. C’est un peu impropre car ça donne l’impression que l’on fait du recyclage alors que notre activité se situe avant, au niveau du réemploi. L’idée est d’allonger la durée de vie des vêtements et qu’ils puissent circuler le plus localement possible. Concrètement, on reçoit des dons, on les trie et en fonction de l’état, soit on les revend à bas prix, soit on les donne, soit on les utilise dans les cours de couture. 

 

Et qu’est-ce qui est à l’origine de ce projet ?

Le projet est né de ma rencontre en mai 2016 avec Alice Merle, la co-fondatrice de la Textilerie. C’est la directrice d’un atelier d’insertion par la couture qui s’appelle Mode Estime à l’Ile Saint-Denis. Les créations qui sont vendues à la Textilerie proviennent de cet atelier. J’avais en tête un projet où l’on pouvait valoriser de la matière existante, récupérer et transformer, et un endroit où l’on pouvait faire, apprendre et emprunter du matériel. Alice a rajouté au projet l’utilisation de matières premières éco-responsables ainsi que des produits de créateurs engagés. En effet, Mode Estime est un atelier d’insertion par la couture, mais c’est aussi un atelier de production où beaucoup de créateurs travaillent. Aujourd’hui, on essaye de créer des ponts entre nos deux structures. 

 

Comment avez-vous imaginé le lieu ? Les différentes zones semblent recréer un parcours circulaire du vêtement. Et qu’est-ce qui vous a donné envie de rajouter un petit coin café ? 

C’est vrai que dans le lieu on retrouve les trois activités dont je vous parlais : atelier, boutique, recyclerie. Le coin café, c’était une envie qu’on partageait avec Alice de rendre le lieu convivial. Notre activité en tant que café est assez anecdotique, bien que des gens du quartier viennent seulement pour prendre un café. Je pense que ça apporte de la vie au lieu, c’est pour cela qu’on fait aussi des événements, notamment sous le format d’apéro-rencontres le vendredi soir. Le thème est lié au textile, mais c’est un prétexte pour aborder des enjeux qui peuvent être économiques, de pouvoir, créatifs, historiques etc. On cherche des intervenants et ensuite il y a une discussion.

 

Et comme tu disais tout à l’heure, le lieu est divisé en plusieurs zones, tout en étant reliées les unes avec les autres. Par exemple dans l’atelier, il y a des fenêtres qui donne sur le reste de la boutique…

C’est effectivement assez ouvert en fait, il y a quelques petites cloisons mais on peut circuler et puis ça rejoint aussi l’idée qu’on avait avec ces trois activités :  si on les met ensemble, c’est pour qu’elles s’apportent mutuellement. Par exemple, dans les cours de couture, on utilise des dons de recyclerie. Les élèves peuvent se procurer du tissu de récup ou du tissu bio. Les activités circulent aussi à l’intérieur. 

 

On a parlé du lieu en tant que tel, on voudrait maintenant te parler du territoire. Comment est-ce que tu vois la dynamique territoriale dans laquelle s’inscrit la Textilerie ?

On a réussi à tisser des liens assez chouettes avec d’autres structures associatives du quartier mais pas que. Par exemple, on participe à un Vestiaire solidaire : on redistribue les vêtements, surtout des vêtements de femmes mais aussi des vêtements d’hommes, à des structures du 10e arrondissement qui sont en lien avec des personnes en difficulté qui peuvent en avoir besoin : centres d’hébergement, la Cloche qui travaille avec les sans-abris… L’ancrage local et territorial est important : des gens vivent autour de la Textilerie et pour nous c’est hyper chouette qu’ils viennent prendre un café, nous donner des vêtements, regarder ce qu’on a à la recyclerie. Quand il y a des événements portés par d’autres structures, notamment du 10e, comme la régie de quartier, on y participe aussi en faisant des animations.

 

Est-ce que vous avez un projet en particulier, qui s’insère justement dans cette dynamique ?

On a monté un projet qui a démarré en septembre 2019 qui s’appelle la Collection des habitants et des habitantes et l’objectif est de créer une collection à partir de vêtements et de textiles collectés à la Textilerie. Au départ c’était limité au 10e arrondissement et puis finalement ça s’est élargi à Paris. Le but était aussi de constituer un groupe mixte socialement : sur les huit places du programme, quatre ont été offertes à des personnes qui n’auraient pas eu les moyens de le payer. Pour trouver les personnes intéressées par le programme, qui était à la fois sur du design et sur de la couture, on a travaillé avec des structures associatives avec lesquelles on a l’habitude de travailler. Le programme a eu lieu à l’automne 2019, la collection a été créée et là on est en train de rédiger un petit livre sur le projet

 

Vous essayez de créer des partenariats avec des structures qui ne sont pas en lien directement avec la mode. Vous avez créé une sorte de maillage ou de tissage qui dépasse les limites de l’arrondissement, et c’est aussi le but des ODD.  

A l’association 4D, on sensibilise et on mobilise les acteurs à différentes échelles autour des Objectifs de Développement Durable. Ces objectifs ont été construits à l’ONU, on peut les utiliser comme un outil pour parvenir à terme à l’Agenda 2030 et à une transformation de nos modes de vie et de consommation en quelque chose de plus durable, plus soutenable et donc plus désirable. 

Pour revenir à votre structure, il y a une vision et une envie de transformation qui s’étend au 10e mais aussi plus loin dans les autres arrondissements de Paris, ce qui apporte un changement de paradigme. Dans quels Objectifs de Développement Durable votre activité s’insère-t-elle ?

Surtout dans l’objectif 12 de Production et de consommation responsables. On voulait proposer des variantes pour s’habiller et donc pour consommer de manière responsable, avec la volonté de sensibiliser, d’éduquer les personnes, pour in fine avoir un impact sur la production. En effet, si on change notre façon de consommer, on achète moins : au lieu de jeter à la poubelle on donne, au lieu de ne pas porter on répare… Tous ces petis gestes sont accessibles et faisables par tout le monde, et ça peut in fine transformer l’industrie.

On veut prévenir la production de déchets : le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. Notre activité de ressourcerie s’inscrit totalement là-dedans. 

 

La transformation de notre monde doit s’exécuter de manière transversale, et c’est ainsi que les ODD ont été construits. En ce sens, votre activité ne s’inscrit pas seulement dans l’ODD 12.  Par exemple, on voit que l’objectif sur la vie aquatique (ODD 14) est aussi touché puisqu’en ré-utilisant les vêtements, on emploie moins de produits chimiques qu’en achetant des vêtements neufs. Il y a donc une multitude d’ODD qui s’insèrent dans vos projets. 

Oui effectivement, il y a cet objectif sur la vie aquatique, mais aussi celui sur la préservation de l’eau et des ressources en eau (ODD 6). Concernant les matières premières, la certification GOTS de nos tissus en coton bio garantit qu’aucun produit chimique dangereux n’a été utilisé tout le long de la transformation de la graine de coton en étoffe. La culture de coton est de toute façon assez gourmande en eau, en revanche la culture de coton biologique l’est moins que la culture conventionnelle. 

 

Comme tu disais tout à l’heure, vous faites des ateliers de couture, donc des formations techniques, et vous intervenez aussi dans les collèges et les lycées. Il y a donc une volonté de développer l’éducation aussi ?

On a ouvert il y a deux ans et depuis le début on fait venir différentes classes de 4e pour les sensibiliser sur les enjeux de l’industrie textile et de notre propre consommation. Cette année on fait un atelier avec un lycée aussi. On travaille effectivement avec une variété de public. Et le lieu est un lieu de passage donc des gens du quartier viennent juste parce qu’il y a des vêtements et ils découvrent, d’autres viennent aux cours de couture sans savoir qu’il y a toutes les autres activités et tous ces objectifs derrière. 

 

Les objectifs de développement durable, au nombre de 17, sont construits autour de cibles (de cinq à une vingtaine selon les objectifs). Pour revenir à l’objectif 12 sur la Consommation et la production responsables, il y a une des cibles qui vise, d’ici à 2030, à réduire considérablement la production de déchets par la prévention, la réduction, le recyclage et la réutilisation. Votre activité s’inscrit directement dans cette cible, mais on voulait aussi vous faire réagir à l’actualité. Le 11 février dernier, la Loi relative au gaspillage et à l’économie circulaire est passée et elle contient une mesure qui vise à interdire toute destruction des invendus non-alimentaires. Qu’est-ce que vous pensez de cette mesure ? Comment pensez-vous qu’elle va être mise en application : par le biais de partenariats entre des structures comme la vôtre et des grandes marques ou des magasins qui vendent des vêtements par exemple ? Pensez-vous que c’est suffisant ou faut-il que les pouvoirs publics fassent d’autres actions sur la question de la réduction des déchets ?

Je pense que cette loi est une bonne chose, c’est une avancée qu’il faut saluer. Après reste à voir les conditions de sa mise en application, les montants d’amende qui seront demandés et la façon dont ça sera contrôlé par la suite. Est-ce que des marques de luxe vont arrêter de brûler des foulards qu’elles jugent porteurs de leur image de marque et de leur exclusivité ? Je sais pas si ces lois vont vraiment les empêcher, à voir. 

Après pour ce qui est des partenariats possibles, plutôt que d’être un opérateur qui va aller collecter tous les invendus pour ensuite les redistribuer, ce qui nous intéresse c’est plutôt de travailler avec ces structures pour qu’il y ait moins d’invendus. La clé finalement c’est de moins produire, je ne sais pas si cette loi va avoir cet effet bénéfique mais ça serait souhaitable.

 

Et ça peut éventuellement aller de paire avec une autre mesure qui est comprise dans la loi Economie Circulaire sur l’affichage environnemental des marques. Ce n’est pas un label, c’est un volontariat des entreprises à être totalement transparentes sur l’impact environnemental de leur production. Ca peut-être un moyen pour les consommateurs de changer de paradigme et de permettre cette transformation.

A partir du moment où les informations sont au choix du metteur sur le marché, ça peut devenir du Greenwashing. Je ne suis pas sûre que ça ait un impact. Après, tout ce qui peut contribuer à informer le consommateur peut être chouette, mais est-ce que c’est vraiment l’informer ou l’influencer ? Je suis pas très au point sur la teneur de cette mesure-là et les informations qu’ils devront mettre s’ils décident de le faire.

 

Pour le moment c’est une feuille de route. Il y a surtout eu Décathlon et le groupe Okaïdi qui ont travaillé dessus avec l’Ademe. Ils veulent créer quelque chose d’indicatif et non pas quelque chose où chaque marque choisit son propre moyen d’afficher. A voir si cela va avoir un impact sur les consommateurs.

D’accord, je suivrai ça avec intérêt.

 

Et on va terminer notre entretien avec une question plus large : comment vous voyez la mode en 2050 ?

Je vais pas faire une réponse globale, mais ce que je trouverais chouette en 2050, c’est que chaque personne ait la possibilité de contrôler la production de vêtement et qu’éventuellement, elle pourrait produire elle-même ses vêtements. Ca pourrait être via des machines à commande numérique ou (c’est un mouvement qui est en train de revenir) via la production à la demande. Ca va un peu à l’encontre de l’immédiateté à laquelle on est maintenant très friands et très habitués. On peut attendre pour avoir quelque chose, et la production à la demande permet d’éviter ces problèmes des invendus et des stocks qui coûtent. 

Il faudrait également développer la possibilité de personnaliser, de faire des choses qui sont adaptées, à sa morphologie, à ses envies etc.

 

Merci beaucoup Elsa de nous avoir accueillies ici c’était vraiment un plaisir. On vous dit à bientôt.

A bientôt, au revoir.

Cette série de rencontres s’inscrit dans le cadre de la campagne sur la mode éthique et durable “Wardrobe Change” dans laquelle nous sommes engagés depuis janvier 2020 avec nos partenaires européens du projet MESA “Make Europe Sustainable For All”.

Le projet Construire une Europe durable pour toutes et tous a bénéficié d’une aide financière de la Commission européenne. Son contenu relève de la seule responsabilité des partenaires du projet Construire une Europe durable pour toutes et tous et ne peut aucunement être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.